Le numérique, les données personnelles, le big data : un cocktail détonant

En cette fin mars, l'affaire facebook / Cambridge Analytica fait beaucoup de bruit. Les pratiques relevées ici ne sont cependant ni techniquement inédites, ni politiquement surprenantes, ni inévitables.

En effet, l'objet même de la collecte massive de données est de réussir à profiler assez de gens pour en déduire des schémas de comportement, puis des actions à entreprendre pour en tirer parti.

Par ailleurs la volonté d'influencer les gens lors des campagnes électorales est consubstantielle à l'idée même de campagne.

L'opération de Cambrige Analytica n'est donc pas plus surprenante ni immorale que ce qui pouvait se faire avant. Le problème est surtout que le monde vient de réaliser à quel point le traitement big data, comme la manipulation numérique, pouvaient être efficaces.

La vraie question est donc moins de savoir s'il serait moral, légitime ou possible d'éviter ce genre de pratiques, mais plutôt de savoir comment mieux protéger ses informations numériques et mieux détecter les manipulations. Ceci permettrait de rétablir un équilibre entre les citoyens et les communicants (quels que soient les objectifs de ces derniers).

Et la réponse est probablement oui, il est possible de rétablir cet équilibre.

La RGDP, loi opportune

Le 25 mai prochain, une nouvelle loi de protection des données entre en vigueur. Prolongeant l'ambition de la loi française Informatique & Liberté, elle a pour objet de contraindre les personnes morales à respecter les données personnelles des personnes privées. Dans le cas de facebook, il y aurait eu clairement une violation de la RGPD car à aucun moment les internautes n'ont consenti de façon explicite et éclairée à utiliser leurs données dans le cadre d'un profilage politique pour servir une campagne électorale.

Bien que très contraignante, la future loi RGPD montre ici son intérêt et son efficacité pratique, au bémol prêt d'avoir assez de "policiers et de juges RGPD".

Le bigdata au secours de la police

L'affaire facebook a pris toute sa dimension grâce à un lanceur d'alerte. La question se pose donc de savoir si d'autres moyens peuvent être mis en œuvre. Là aussi, la réponse est positive. À condition de trouver des sources non corruptibles, le bigdata peut servir de juge de paix. Pour le comprendre, si l'on se penche sur le cas français, on peut regarder ce qui s'est passé lors de notre campagne présidentielle.

Un traitement bigdata relativement simple a permis lors des primaires LR et socialistes de 2016 et 2017 de prédire les finalistes et les vainqueurs. Ce même traitement a échoué à prédire les participants au second tour de la présidentielle.

Cette anomalie pouvait avoir plusieurs explications :

  • le filtre bigdata était défaillant 
  • la forte abstention à la présidentielle a été asymétrique et a généré l’anomalie probabiliste
  • la présidentielle présentait une non-homogénéité de comportement statistique qui n’existait pas aux primaires et qui a perturbé le caractère prédictif de l’analyse pour les présidentielles
  • la collecte des données bigdata a subi un problème non identifié
  • un phénomène extérieur modifiant les intentions de vote et n’apparaissant pas dans les intentions de vote a eu lieu aux présidentielles

 

L’analyse bigdata sur googletrends comptabilise les recherches sur le moteur de recherche. Elles sont prédictives des intentions de vote dans le sens où une recherche est très majoritairement implicante pour un internaute (on ne cherche pas ce qui ne vous intéresse pas). Le seul biais étant qu’une recherche qui intéresse l’internaute peut être négative (cela a été le cas avec Fillon lorsque ses problèmes judiciaires sont apparus). En fin de campagne, aucun phénomène de ce type n’était identifiable.

L'analyse bigdata a donc relevé une singularité, donc une alerte. Y-a-t-il pour autant eu manipulation ?

Il semble bien que oui si l'on en croit l’émission Théma sur Arte diffusée début mars 2018. Ce documentaire enquête sur la guerre de l’information. Des éléments factuels et circonstanciés présentés par le documentaire montrent l’existence d’une officine russe dont le but est de produit du contenu numérique sur les réseaux sociaux et destiné à jouer sur l’émotion (par exemple sur le modèle « si tu es d’accord partage »). Le reportage montre comment cette officine est clairement intervenue dans la campagne électorale, en apparence au profit de LePen.

Ceci pourrait expliquer la présence de la candidate frontiste au 2nd tour alors qu’elle n’apparaissait qu’au 4ème rang des recherches google.

Conclusion

Les manipulations marketing ne sont pas une nouveauté. Leur utilisation dans l'espace numérique est un prolongement de l'existant. Couplée à la puissance d'analyse du bigdata et face à l'analphabétisme numérique des citoyens, ces manipulations posent problème.

La RGPD est un premier niveau de protection des citoyens mais son application risque de se révéler complexe.

L'analyse bigdata est un second niveau de protection en qualité de révélateur d'anomalies, mais les sources d'alimentation doivent être contrôlées pour en garantir la pertinence.

Réunion débat : “Le Numérique : une révolution pour notre société ?”

Le numérique est en train de redéfinir notre monde. Loin d'être une révolution technologique pour geeks asociaux, nous sommes pris dans un renversement de monde probablement inédit pour l'humanité.

Ce renversement de monde a une composante économique dont nous constatons chaque jour un peu plus les effets.

Mais c'est aussi probablement un questionnement profond sur qui nous sommes et qui nous pourrions devenir.

C'est enfin surtout une urgence politique car il ne fait plus guère de doute que les outils qui nous ont permis jusqu'ici de "gérer les affaires de la cité" sont désormais plus qu'obsolètes.

Comprendre les mécanismes de base de ce changement de monde n'est pas nécessairement très compliqué. Mais les ignorer a toutes les chances de nous rendre impuissant.

Voici la vidéo Facebook réalisée en direct.

Retour sur la conférence sur l’emploi à Sato Relais

En juin 2017, j'ai donné une conférence sur l'emploi pour Sato Relais à Brest.

Son président Georges Pellen a accepté d'en faire une synthèse que nous sommes particulièrement heureux de partager ici.

Georges PELLEN 12 octobre 2017

A PROPOS DE LA CONFERENCE REALISEE A SATO

juin 2017

IMPACT DE LA NOUVELLE ÉCONOMIE SUR LE TRAVAIL ET L’EMPLOI

Au cœur des transformations qui s’opèrent dans les systèmes de production et d’échanges, la révolution numérique se révèle puissante.

Elle ne peut de nos jours être simplement analysée comme un phénomène de changement parmi d’autres, qui relèverait simplement des technologies de l’informatique et de leurs effets sur de nouvelles formes de travail et des métiers.

Car le numérique provoque l’immatérialité des échanges, transforme le rapport au temps et plus radicalement encore, la fabrication des biens et des services au centre desquels s’impose la notion d’usage, se substituant à la notion de propriété de l’objet par le capital investi. Ce qui impacte considérablement les modes de consommation et les processus économiques au sein des quels se trouvent remis en cause les valeurs des produits consommés, les prix et les relations commerciales dans les flux des relations clients/fournisseurs notamment par l’hyper connectivité, illustrée par la pluralité des offres à bas coût.

Nous retirons des travaux de Philippe RIS, de ses recherches sur la nouvelle économie et ses répercussions sur le travail et l’emploi, de nombreux enseignements dont les participants à la conférence donnée par lui au Groupe SATO, porteur de plusieurs structures d’Insertion par l’Activité Economique dans le Finistère et le Morbihan, ont pu bénéficier pour appréhender les évolutions se rapportant à la révolution numérique et à ses impacts.

Retenons des apports de Philippe RIS, dont la pédagogie permet une « approche de la complexité », l’incidence du numérique sur la gratuité d’échanges et de services. Celle-ci modifie l’économie des flux de production et leur accès, la valeur des biens produits et consommés, les processus de production, à travers eux l’emploi. Pensons à l’accès aux connaissances disponibles dans l’immédiateté sur les moteurs de recherche tel que Google.

Si des emplois appartenant au monde du marché traditionnel disparaissent du fait du numérique en provoquant une rupture entre activité, dispositif de production et capital investi, des formes nouvelles de travail émergent, par l’intensité des communications et des biens mis à disposition virtuellement. Trouver sa chambre d’hôtel B§B ou dessiner sa chaussure par l’intermédiaire d’un site, sans immobilisation des structures ou des outils renvoie aux capacités personnelles de production. Elles impliquent aussi et de plus en plus des formes collaboratives associant des compétences diversifiées pour concevoir fabriquer et valoriser des produits, générer des services dont on peut à terme être autant acteur que consommateur!...

Le numérique engendre une nouvelle économie affectant l’organisation des productions et tout autant les emplois. Présentement et dans l’avenir des systèmes structurants le monde des entreprises s’effacent. D’autres s’inventent et apparaissent par la créativité et l’adaptation à de nouvelles formes d’activité et d’emplois, relevant d’une extrême plasticité des échanges.

L’aventure s’amplifie en appelant une lecture des déplacements qui s’opèrent et des nouvelles règles du jeu.

Georges PELLEN

Président de SATO RELAIS

Moi Citoyen !

Le changement c’était maintenant

Climat, énergie, société, numérique, tout autour de nous change à une vitesse inédite. Pourtant, l’organisation politique de notre pays n’arrive pas à suivre ces changements et encore moins à les anticiper alors que l’attente des citoyens est plus que forte.

Mon propos n’est pas ici de faire un procès trop facile à la classe politique. Bons ou mauvais, nous les avons élus, que ce soit par conviction ou par défaut. Je ne veux donc pas parler de ce qu’ils n’ont pas fait, su faire ou voulu faire, mais bien de ce que nous, citoyens allons faire.

Pourquoi maintenant ?

Qu’est-ce qu’il y a de particulier aujourd’hui qui nous oblige impérieusement à l’action ?Principalement les circonstances qui condamnent le statu quo .

  • Si nous n’agissons pas pour contenir l’augmentation de la température de notre climat, les tempêtes ravageront encore et encore nos côtes et nos villes comme cet hiver et généreront bien d’autres maux.

  • Si nous n’agissons pas pour accélérer la transition énergétique, les coûts de déplacement, de chauffage et de production deviendront inabordables pour les plus faibles.

  • Si nous ne réorganisons pas les équilibres au sein de notre société, les individualistes et les corporatismes finiront par la mettre à terre.

  • Si nous n’accompagnons pas la rupture numérique, nos concitoyens vont se trouver en grande détresse dans un monde devenu incompréhensible.

Nous n’avons donc pas d’autres choix que de changer la société et à l’évidence, l’organisation actuelle de notre République ne permet pas de répondre à l’urgence et à l’ampleur de la tâche.

Il ne s’agit pas de condamner le personnel politique, mais bien d’acter de l’impuissance structurelle de notre organisation politique.

Où cibler le changement ?

Nous disposons de quatre leviers pour agir :

  • le pouvoir législatif

  • le pouvoir judiciaire

  • le pouvoir exécutif

  • et le pouvoir médiatique

Depuis la révolution internet, le pouvoir médiatique est déjà largement passé entre les mains des citoyens. La transition n’est sans doute pas encore totalement achevée, mais ce n’est pas là où il y a une absolue nécessité à engager nos forces.

Les pouvoirs législatifs & judiciaires demandent à la fois du temps, du recul, des compétences, de la concertation et de la rationalité qu’un citoyen moyen peut difficilement garantir. Ce n’est donc pas là non plus que nous pouvons espérer à court terme changer les choses.

Reste donc le pouvoir exécutif, et c’est justement là que peuvent se rencontrer les possibilités offertes par ce nouveau monde en construction et la volonté d’agir de chaque citoyen.

L’objectif n’est donc plus de choisir ceux qui vont changer le monde pour nous, mais bien de s’organiser pour changer nous-même le monde proche de nous. Nous devons nous donner les moyens d’être des pouvoirs exécutifs locaux d’un nouveau genre.

Comment ?

L’ère de la société numérique qui s’ouvre nous offre tous les outils qui manquaient jusqu’à présent :

  • moyens universels et quasi gratuits d’information et d’échanges

  • moyens de co-construction (élaboration et production collective)

  • moyens de financement participatif

  • moyens de contrôle

  • moyens de choix / vote

Au-delà des outils, notre société est suffisamment riche pour que des personnes puissent prendre sur le temps pour accompagner et mener des projets d’intérêt collectif.

Les citoyens que nous sommes ont donc les moyens d’agir sur des projets décidés localement en commun. Ceci était plus difficile dans l’ancien monde ce qui justifiait alors l’organisation politique que nous jugeons aujourd’hui défaillante.

L’idée directrice est de créer des structures d’échanges destinées à regrouper les citoyens décidés à s’engager localement dans l’action, de collecter les projets d’action, de vérifier leur faisabilité, de décider quels projets mener et naturellement de les mettre en œuvre.

Quoi par exemple ?

Il suffit de regarder autour de soi pour trouver mille initiatives qui ne demandent qu’à être organisées et déployées localement :

  • organisation de circuits économiques courts

  • organisation de la vie de quartier (surveillance des enfants, tranquillité de voisinage, partage de biens, …)

  • utilisation des espaces publiques pour planter des espèces végétales consommables, partages de jardin

  • rénovation de biens collectifs et/ou historiques

  • mobilisation pour l’entraide & l’action sociale

  • co-partage (voiture, habitat, …)

Agir c’est maintenant !

La possibilité d’agir localement (seul ou par association) n’est pas nouvelle. Ce qui est nouveau ce sont les outils qui démultiplient à un niveau inédit notre puissance d’action.

Je veux tenir le pari qu’il est possible de transférer une large partie du pouvoir exécutif local aux citoyens eux-même sans passer par le mécanisme de démocratie participative qui semble unanimement condamné car impuissant à résoudre les défis périlleux qui nous font face.

Moi citoyen, je veux être l’acteur du changement, je veux être celui qui agit pour faire changer les choses qui dépendent de l’action locale. La nécessité est présente. Les outils sont là. Combien d’entre-nous auront la force et le courage de passer à l’action ?

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