Edito : 2022, une élection pour quoi faire ?

drapeau france

Date : 18/08/2021

Un monde sans certitude du lendemain, une société fracturée et hystérisée, une République corrompue, des citoyens qui ont renoncé à l’idéal démocratique, voilà le paysage de la France de 2022. L’élection présidentielle doit apporter une réponse politique à ce constat, une réponse tout à la fois idéologique, incarnée, rationnelle et émotionnelle.

La raison et l’émotion

Que la société soit traversée par des visions rationnelles contrariées par des crises émotionnelles n’a rien de nouveau. C’est le lot de tout dirigeant, du plus petit chef d’équipe au plus grand chef d’État. Mais nous sommes en ce début de millénaire dans une situation que nous n’avions plus connue depuis très, très longtemps.

Tout d’abord la démarche de la raison est très largement affaiblie. Les causes sont sans doute à la fois structurelles et conjoncturelles.

Structurelles parce que notre pensée n’est plus newtonienne (une cause liée forcément à un effet) mais probabiliste (une cause liée probablement à un effet). Cela pouvait être illustré hier par la physique quantique née au début du XXème, cela est désormais le quotidien de l’ingénierie Big Data et Intelligence Artificielle qui décident de plus en plus d’éléments impactant nos vies. La science nous invite chaque jour plus fortement à décider à partir de probabilités et de moins en moins à partir de certitudes. Et la science est un pilier du rationnel…

Or avec le possible arrive le risque ce que l’esprit humain déteste gérer et que le majorité des gens, dont les décideurs, n’ont généralement pas appris à gérer. C’est le point conjoncturel de notre époque de ruptures en cascade : la formation de nos élites est déficiente en particulier sur la gestion du risque. Non seulement nos ingénieurs semblent mal armés pour comprendre l’incertitude autour de ce qu’ils produisent, mais en plus la tendance lourde est pour la jeunesse de se détourner des très rationnelles études scientifiques pour aller vers des études économiques où le seul risque qui prévaut c’est celui du pari financier. L’idéal n’est plus d’inventer la machine qui améliorera le monde mais de trouver le business qui fera de vous un milliardaire (pour paraphraser E. Macron). Le risque réduit à celui de perdre ou de gagner de l’argent ne permet pas d’avoir une vision saine et rationnelle du monde.
Nous avons produit des « élites » qui ne sont généralement pas formées au raisonnement scientifique, qui ne comprennent pas le monde en dehors de quelques éléments grossiers (« leur feuille excel » en caricaturant à peine) et qui gèrent mal le risque donc l’avenir. La crise Covid en est l’exemple outrancier.

Si la raison est affaiblie, l’émotion elle a été largement renforcée.

Renforcée très naturellement par les ruptures sans précédents de notre époque : nous devons tout à la fois nous adapter à un changement climatique dont on ne connaît pas encore la limite ni l’issue, changer de modèle énergétique, évoluer sous la pression de la numérisation des sociétés et des individus, sans oublier les évolutions démographiques qui sont toujours un élément puissant d’évolution. Objectivement, il y a de quoi être saisi d’émotions fortes alimentant plus la peur que l’espoir enthousiaste.

Et cette émotion trouve désormais une caisse de résonance sans équivalent dans l’histoire de l’humanité : l’hyper-connectivité numérique. La communication vers le plus grand nombre a été longtemps réservée à un petit nombre. L’invention de l’imprimerie a marqué naguère une évolution aujourd’hui largement surpassée par la puissance de diffusion des médias numériques de toutes natures. L’émission des messages n’étant plus contrôlée (ce qui en soit est un bienfait), les messages de raison (donc a priori fondés et pertinents) sont noyés par les messages d’émotion (donc à l’immédiateté et aux fondements et à la pertinence aléatoires). Le message qui au final gagne sera celui que tout-un-chacun veut entendre dans un contexte de pression d’un changement menaçant que l’on aimerait ne pas avoir à affronter. Comment le déni nourri par la peur ne gagnerait-il pas dans de telles conditions ?

Circonstances aggravantes, le discours public est devenu plus que jamais celui de l’éphémère et de l’inconséquence. Mentir est tellement devenu un mode de gouvernement que l’on a inventé le concept de réalité alternative qui permet d’affirmer absolument tout et son contraire, sans conséquence. Et si cela ne suffisait pas, la castration de la pensée va jusqu’à redéfinir une novlangue où les mots sont utilisés à contre-sens lorsqu’ils ne sont pas utilisés sans sens du tout. La rationalité dialectique ne sert plus qu’à habiller un message qui sonne creux pour ne pas dire vide.
Au moment de choix critiques et vitaux, la raison semble devoir abdiquer devant l’émotion.

L’incarnation

L’aspiration à une vie politique collective tant au niveau de la participation aux idées qu’à la collaboration des mises-en-oeuvre est réelle, en progression. C’est finalement une évolution assez naturelle de l’idéal démocratique, mais une vie hors partis et hors du système électoral. De plus, que cela soit dû aux freins « techniques », au poids de l’histoire ou encore à un ancrage psychologique, il faut bien constater que les Français restent attachés à l’incarnation de la fonction alors qu’ils se déclarent attachés à la décision collective, tout en décidant de ne pas décider lors des élections. La seule vraie évolution sur cette incarnation est sans doute que l’on accepte a priori aujourd’hui un plus large ensemble de profils possibles : par exemple l’élection d’une femme quel que soit le poste n’est plus une révolution, juste une évolution normale pour ce qui concerne le dernier bastion présidentiel.
Il faut cependant s’interroger sur les causes profondes qui aboutissent à un tel hiatus entre l’élection d’une personne à un moment et à sa détestation par la suite.

E. Macron a été élu sur un projet de déconstruction des partis politiques, des syndicats et de manière générale de tout ce qui ser(vai)t de corps intermédiaires. Son projet était aussi de remplacer la pensée politique structurée par un relativisme opportuniste sans cohérence idéologique qui s’oppose frontalement à la nécessité du débat politique contradictoire exigé par la démocratie. Enfin il s’est appuyé sur une trahison politique inédite pour arriver à ses fins. Le déroulement de son mandat était logique et prévisible. Il a pourtant été élu : l’émotion accentuée par le discours que l’électeur souhaitait entendre ayant fait taire la raison.

F. Hollande a lui été élu grâce aux circonstances exceptionnelles de l’élimination de D. Strauss-Kahn et au fait que le balancier de l’alternance penchait à gauche à l’époque. Quelles que soient ses qualités personnelles, il a surtout été là où il fallait être au bon moment. Hélas pour lui, le projet qu’il portait personnellement n’était pas le même que celui porté par une partie de sa majorité. La pensée politique sociale-démocrate était sans doute cohérente mais elle était en contradiction avec la représentation démocratique à l’assemblée. Si le mandat a pu aller à son terme, le terme a été logique et prévisible. Il n’incarnait plus un projet politique compréhensible dans son camp et il n’a pas pu être réélu.

Le cas de N. Sarkozy est encore un peu différent. La cohérence de sa majorité est largement liée à son électorat où l’on attend un « chef qui sait cheffer ». Il a été élu parce qu’il incarnait correctement les attentes de la droite mais ce qui est une qualité dans son parti est devenu une tare démocratique. Son attitude violente envers les Français l’a progressivement affaibli au fur et à mesure où commençaient à monter les aspirations à d’autres formes démocratiques (on se souviendra de la démocratie participative proposée par S. Royal). N. Sarkozy incarnait une vision monarchique forte de la Vème République dans une France qui aspirait à autre chose, une France qui commençait à privilégier l’émotion à la raison.

Incarnation politique forte mais plus ou moins en décalage, désincarnation, le résultat a été le même. La future personnalité élue devra nécessairement incarner à la fois un projet politique en phase avec les défis et les émotions de 2022, mais aussi « l’armée » qui se reconnaîtra en elle et mènera la bataille, le tout dans le respect des attentes démocratiques de notre époque.

Cette personnalité élue devra également être prête à mettre fin à la corruption de l’État. Je ne parle pas ici d’actes de corruption des personnes, mais du fonctionnement profondément corrompu des différents corps d’État. Il est un peu simple et facile de se limiter à jeter l’opprobre sur des politiques supposés tous pourris. Dans la pratique quotidienne de tous les services, on est trop souvent obligé de faire le triste constat de la perte de la vertu Républicaine, du remplacement de l’honnête médiocrité du serviteur de l’État au profit de l’interprétation zélée et très personnelle des circonstances et des éléments. Pour ne citer que cela, les mois de manifestation et d’émeutes du mouvement des gilets jaunes a fourni un nombre stupéfiant de dysfonctionnements : des dérapages au plus haut niveau de l’État, des décisions policières décalées mises en lumière par la commission sénatoriale, des choix du parquet ou des positions du corps judiciaire qui posent question, des décisions de préfets peu en phase avec les exigences républicaines dans une démocratie. Nous ne sommes pas ici dans l’erreur d’une personne particulière sur un point particulier, mais bien d’un affaiblissement général qui marque la corruption du fonctionnement de la République. La future personnalité élue à la présidence devra incarner la République et l’appareil d’État, c’est-à-dire se faire respecter, sanctionner et probablement mettre fin à la Vème République. Son mandat doit être un mandat avec une assemblée nationale constituante rendant un projet de nouvelle République au bout de 5 ans.

Réponse idéologique et politique

Dans une tribune écrite en 2018 pour le groupe de réflexion l’hétairie (Savoir lire l’économie numérique : un impératif politique), je défendais la thèse que les conditions qui avaient abouti à la naissance de l’idéologie socialiste étaient en train de disparaître et que si on voulait que les valeurs du socialisme perdurent il fallait adapter son corpus idéologique aux nouvelles conditions (accès universel à l’information & la connaissance, nouvelles conditions de production, nouvelles conditions de rémunération, nouvelle définition du travail et de l’emploi, évolution de l’utilisation du capital, …).

Si j’avais eu le temps, j’aurais pu faire un article similaire pour le libéralisme (avec éventuellement d’autres éléments). En tout cas, en synthèse, le socialisme comme le libéralisme tels que définis aux XIXème et XXème siècles sont plus qu’à l’agonie et toute projection politique à partir de ces anciens corpus est promise à l’échec. Il faut proposer une évolution majeure en phase avec les contraintes et la réalité de ce début de siècle. Le souci est que nous sommes à quelques mois de la présidentielle et que nous n’avons rien vu apparaître de tel.

Donc soit l’avenir proposé aux Français sera défini à partir d’un ensemble de mesures anciennes appliquées selon des méthodes anciennes et l’élection se décidera à nouveau sur des critères purement émotionnels en fonction des hasards et de l’humeur du moment, soit on adopte une attitude honnête et courageuse qui fixera les objectifs qui permettront de répondent aux défis (et donc aux angoisses) de ce début de millénaire. Et surtout sur le « comment », on dit la vérité, à savoir qu’on ne sait pas exactement parce que personne ne sait, qu’aucune référence historique ne s’applique à notre époque, mais que l’on veut arriver à l’objectif grâce à une mobilisation sans faille, cohérente, réfléchie, partagée. Et tout ceci sera mené en fonction des valeurs fondamentales auxquelles on croit !

Les objectifs

De manière générale, il faut inclure dans la façon de faire la nécessité d’une coordination nationale de l’État associée autant que possible à des actions locales des collectivités et des citoyens. Le centralisme jacobin doit apprendre à travailler avec l’action autonome locale. Les deux ne s’opposent pas systématiquement sur tout. Un petit groupe d’individus ne peut pas localement sauver la planète, mais il peut sauver le village et espérer que l’État se charge du reste.
  1. Construire un modèle énergétique pérenne On peut trouver étrange de mettre ce point en premier. En fait, cela est dû au fait que l’énergie est un sous-jacent à tout. Si le modèle énergétique est mauvais, on aura beaucoup plus de mal à réaliser tout le reste. C’est également un point qui peut rapidement donner les premiers succès ce qui est psychologiquement primordial pour gagner la guerre dans laquelle nous sommes désormais engagés. L’évolution a déjà commencé, il faut la renforcer et l’accélérer.
  2. Survivre au changement climatique et ses effets induits Inutile de prendre des précautions oratoires, c’est bien de survie dont il s’agit. Des gens, des communes, des pays, notre civilisation, des espèces… sont menacés de ne pas survivre au changement climatique. Les objectifs ici doivent être de garantir de façon pérenne la sûreté alimentaire, l’approvisionnement en matières premières, biens et services indispensables et de sécuriser les flux d’échanges. Dès le lendemain de l’élection, une loi devra être votée pour que chaque collectivité mène une étude de risque pour comprendre les impacts du changement climatique sur son territoire dans les 10, 20 ou 30 ans à venir. En fonction des résultats et de la nature des risques, des plans d’adaptation ou d’évacuation devront être définis. Des fonds devront être provisionnés.
  3. Adapter la société aux nouvelles conditions La numérisation de notre société est en train de créer une amputation sociale et peut-être plus puisque l’évolution technologique rend plus que probable l’émergence d’un homme numériquement augmenté. Dit autrement, nous sommes face à une sorte d’évolution de l’espèce qui n’est pas de nature biologique mais techno-biologique. Si c’est bien le cas, c’est un cas similaire au remplacement d’anciennes espèces homo par homo-sapiens. Nous avons besoin de revoir nos certitudes. Nous avons le devoir de permettre à chacun d’avoir la liberté de choisir une telle évolution ou pas. Nous avons le devoir de mettre en place les conditions de l’égalité. À court terme, nous devons préparer une formation au monde nouveau applicable à tous, quel que soit l’âge, pour assimiler et mettre en œuvre tous les éléments de cette mutation, qu’ils soient techniques, juridiques, philosophiques, moraux, …
    Nous devons retravailler nos lois à l’aune des possibilités numériques. La vie privée doit être absolument protégée, la vie intime sanctuarisée. Tout individu doit avoir la garantie que toute décision l’impactant fortement sera en dernier ressort rendue par un humain s’il le souhaite (jugement par exemple). Aucune loi ne doit être votée ou décrétée par un algorithme. Toute notation sociale à des fins politiques ou policières (liste non exhaustive) doit être bannie
    L’évolution économique et technique de la France permet aujourd’hui d’en finir avec la misère. La République doit s’engager dans un mécanisme du type revenu universel pour garantir cet objectif. Ce mécanisme doit avoir une contrepartie qui est l’exercice vertueux de sa citoyenneté. Les modalités sont à préciser et à chaque fois que cela sera possible en co-construction citoyenne.

Conclusion

Cet exercice de réflexion n’est pas exhaustif. À mon sens, la prochaine élection présidentielle n’est pas jouée mais différents scénarios sont possibles voire probables :

  • soit on se retrouve dans une alternative Macron / Le Pen et dans ce cas cette dernière a toutes les chances de gagner à cause des raisons évoquées plus haut
  • soit un candidat émotionnellement compatible émerge et il battra le duo Macron / Le Pen
  • soit un candidat incarnant la fonction, incarnant une majorité solide, incarnant un projet donnant un horizon crédible aux défis de ce millénaire et capable de nous entraîner avec force dans ce combat titanesque dans le respect de valeurs partagées et alors cette personnalité battra toutes les autres.

Chaque élection manquée rend plus difficile la réalisation des mutations auxquelles notre époque nous oblige. Il existe plus d’aventuriers opportunistes que de personnalités providentielles mais tant que nous en avons encore l’occasion, c’est bien à nous tous qu’il revient de faire le bon choix pour les bonnes raisons.

Pour marque-pages : Permaliens.

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