Transition énergétique
Partie II — Notre avenir énergétique
Résumé
La France dispose de nombreux atouts pour réussir sa transition énergétique. Cette seconde partie analyse ses vulnérabilités actuelles et propose une stratégie fondée sur une électricité décarbonée, un mix énergétique résilient, une production plus distribuée, le stockage, l’électrification des usages et la reconstruction de capacités industrielles souveraines.
Où en est la France face à ces risques ?
Passons maintenant de l’histoire à notre situation. Et commençons par un constat qui peut paraître paradoxal : la France est à la fois dans une excellente situation électrique et encore fortement dépendante énergétiquement.
3.1. Risque physique : faible pour l’électricité, réel pour l’énergie totale
En 2025, la France métropolitaine a produit 547,5 TWh d’électricité. La production bas-carbone a atteint 521,1 TWh, soit plus de 95 % du total.
Le pays a même exporté 92,3 TWh nets, un nouveau record historique, soit l’équivalent d’environ 17 % de sa production.
Sur l’électricité, nous ne sommes donc pas dans une situation de pénurie. Bien au contraire. Mais l’électricité ne constitue encore qu’une partie du système énergétique français.
En 2024, les transports consommaient 513 TWh d’énergie, dont 89,1 % sous forme de produits pétroliers. L’électricité n’en représentait encore que 2,6 %. La distinction est fondamentale : la France possède déjà une électricité très largement décarbonée, mais elle n’a pas encore électrifié son économie.
3.2. Risque économique : notre dépendance reste coûteuse
La facture énergétique extérieure de la France s’est fortement améliorée depuis le pic de la crise énergétique de 2022. Elle représente néanmoins encore 45,8 milliards d’euros en 2025. Chaque année, une part importante de notre richesse nationale continue donc de financer l’importation d’énergie.
La transition énergétique constitue à ce titre non seulement une politique climatique mais une politique économique et stratégique. Chaque voiture électrique, bus ou camion qui remplace durablement son équivalent thermique réduit potentiellement une consommation récurrente de pétrole importé. Chaque pompe à chaleur remplaçant un chauffage fossile agit de la même manière.
3.3. Une indépendance énergétique à manier avec précaution
Le taux officiel d’indépendance énergétique atteint 62,7 % en 2025, son plus haut niveau depuis 1970. C’est une bonne nouvelle. Mais ce chiffre doit être interprété correctement.
Dans les conventions statistiques, l’électricité nucléaire produite sur le territoire est considérée comme une production énergétique nationale. Cela ne signifie évidemment pas que toute la chaîne nucléaire est autonome : l’uranium est importé.
Certaines activités industrielles et certaines chaînes de valeur sont internationales. La bonne question n’est donc pas seulement : « produisons-nous notre énergie en France ? » mais : « quelles dépendances peuvent interrompre cette production et dans quels délais ? »
3.4. Risque technologique : plutôt faible, mais risque industriel réel
La France maîtrise une gamme remarquable de technologies énergétiques :
nucléaire ;
hydraulique ;
solaire ;
éolien ;
réseaux haute tension ;
électronique ;
ingénierie électrique.
Le problème n’est donc pas l’absence de savoir scientifique ou technique (même s’il faut veiller à les entretenir). Il est plutôt industriel et temporel.
Le solaire est l’exemple inverse : sa diffusion devient très rapide. En 2025, la France a ajouté 5,9 GW photovoltaïques en une seule année, portant le parc à 30,4 GW. La production a cru de 32,7 % et couvrait 7,5 % de la consommation (ce qui est bien mais d’autres pays font beaucoup mieux que nous).
La transition est donc techniquement possible. La vraie question devient : pouvons-nous déployer suffisamment rapidement les technologies déjà disponibles ?
3.5. Risque matériel : élevé
Les transitions énergétique et numérique consomment énormément de ressources minérales.
Cuivre.
Lithium.
Graphite.
Nickel.
Terres rares.
Tungstène.
Germanium.
Et bien d’autres.
Le BRGM (Bureau de recherches géologiques et minières) rappelle explicitement que les transitions énergétique et numérique ne peuvent être réalisées sans ces ressources et que la France reste fortement dépendante de pays étrangers. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle un nouvel inventaire des ressources minérales françaises a été lancé en 2025.
La dépendance est particulièrement forte sur certaines chaînes. Le gouvernement souligne en 2026 la position dominante de la Chine dans l’ensemble de la chaîne des aimants permanents à terres rares.
Nous sommes donc bien devant un déplacement du risque : moins de dépendance aux combustibles fossiles peut signifier davantage de dépendance à des équipements et matériaux.
Mais cette nouvelle dépendance possède une caractéristique essentielle sur laquelle je reviendrai : elle est surtout une dépendance de capital, et non une dépendance permanente de flux.
3.6. Risque logistique : plutôt bien maîtrisé mais impossible à supprimer
La France bénéficie d’une situation géographique favorable :
façades maritimes ;
ports ;
interconnexions électriques européennes ;
terminaux gaziers ;
réseaux ferroviaires et routiers ;
possibilité de diversification des approvisionnements.
Cela constitue une réelle résilience. Mais une énergie disponible mondialement n’est pas nécessairement disponible localement.
Le pétrole doit arriver.
Le gaz doit arriver.
L’uranium doit arriver.
Les équipements électriques doivent arriver.
Le cuivre doit arriver.
La transition ne supprime donc pas le risque logistique.
Elle en change surtout la temporalité et les objets.
3.7. Risque d’infrastructure : le réseau doit être profondément renouvelé
L’âge d’une partie du réseau électrique français mérite attention. RTE indique que 45 % du réseau aérien a été construit entre les années 1920 et 1970. Le gestionnaire considère désormais son renouvellement et son adaptation au changement climatique comme une priorité stratégique.
En 2025, les investissements de RTE ont atteint 3,346 milliards d’euros, soit plus du double de leur niveau quatre ans auparavant. C’est une illustration parfaite de notre catégorie « complexité ».
La transition ne consiste pas simplement à ajouter des panneaux et des voitures électriques. Il faut reconstruire, renforcer et transformer l’infrastructure qui relie l’ensemble.
3.8. Risque systémique : élevé
C’est probablement l’un des points qui m’inquiètent le plus. Plus nous électrifions :
voitures ;
chauffage ;
industrie ;
numérique ;
services publics,
plus nous concentrons des fonctions essentielles sur le même vecteur énergétique. Ce mouvement est rationnel :
Le moteur électrique est très efficace.
La pompe à chaleur est très efficace.
L’électricité peut être largement décarbonée.
Mais une conséquence apparaît : une panne électrique majeure touche davantage de fonctions simultanément. Et le système électrique lui-même dépend désormais du numérique.
Il faut donc raisonner en chaînes de dépendances :
électricité ↔ télécommunications ↔ informatique ↔ logistique ↔ finance ↔ services publics.
La France a parfaitement identifié cette évolution puisque la stratégie nationale de cybersécurité 2026-2030 place explicitement la protection des infrastructures critiques et la résilience cyber parmi ses priorités.
3.9. Risque informationnel : désormais structurel
En 2025, l’ANSSI a traité 3 586 événements de sécurité, dont 1 366 incidents. Les administrations, la santé, les télécommunications, l’éducation et la recherche font partie des secteurs particulièrement touchés.
L’ANSSI souligne par ailleurs que les attaquants exploitent notamment des produits et équipements insuffisamment supervisés et peuvent préparer silencieusement des actions futures.
Nous devons prendre la mesure de ce que cela signifie. Le risque informationnel n’est plus périphérique au système énergétique. Il en devient une composante. Et plus nous installerons :
panneaux ;
onduleurs ;
batteries ;
bornes de recharge ;
compteurs communicants ;
pilotage intelligent ;
systèmes de flexibilité,
plus la cybersécurité devra être considérée comme une composante de la politique énergétique elle-même.
3.10. Risque stratégique et militaire : élevé par ses conséquences potentielles
L’énergie n’est plus seulement une ressource qu’un adversaire peut chercher à conquérir. Elle est devenue une infrastructure qu’il peut chercher à neutraliser. Le scénario stratégique moderne peut être :
non pas « je prends votre pétrole », mais « je vous empêche d’utiliser votre électricité ».
Il peut viser :
production ;
postes électriques ;
réseaux ;
télécommunications ;
systèmes industriels ;
câbles sous-marins ;
infrastructures numériques.
La stratégie française de cybersécurité considère désormais explicitement la protection des infrastructures critiques comme un enjeu de souveraineté et de sécurité nationale.
Nous retrouvons alors exactement le mécanisme historique étudié précédemment : une puissance n’a pas nécessairement besoin d’avoir davantage d’énergie que nous ; elle doit être capable de mieux transformer ses moyens disponibles en capacité à neutraliser les nôtres.
3.11. Risque écologique : croissant
La transition énergétique est justement nécessaire parce que notre utilisation massive des combustibles fossiles modifie le climat.
Mais le changement climatique affectera en retour le système énergétique :
températures ;
disponibilité de l’eau ;
sécheresses ;
incendies ;
tempêtes ;
inondations ;
demande de climatisation.
Le réseau doit donc être non seulement décarboné mais adapté.
RTE cite explicitement l’adaptation au changement climatique parmi les raisons du renouvellement massif de ses infrastructures. La boucle devient évidente :
l’ancien système énergétique modifie le climat → le climat modifie les conditions de fonctionnement du futur système énergétique.
3.12. Risque temporel : probablement l’un des plus importants
Sur beaucoup de sujets, nous savons déjà ce qu’il faudrait faire.
Nous savons produire de l’électricité solaire.
Nous savons construire des éoliennes.
Nous savons construire des batteries.
Nous savons fabriquer des véhicules électriques.
Nous savons isoler les bâtiments.
Nous savons construire des pompes à chaleur.
Nous savons produire de l’électricité nucléaire.
Le problème est donc moins : « existe-t-il une solution ? » que : « pouvons-nous transformer plusieurs dizaines de millions de véhicules, logements, entreprises et infrastructures assez rapidement ? »
L’histoire montre que connaître une meilleure technologie ne garantit jamais son adoption.
3.13. Tableau de synthèse : la France
Risque | Situation française | Appréciation |
|---|---|---|
Physique | forte production électrique, mais fossiles encore très présents dans l’énergie totale | modéré |
Technologique | technologies largement maîtrisées | faible à modéré |
Matériel | forte dépendance extérieure sur plusieurs chaînes | élevé |
Économique | facture énergétique extérieure encore importante | modéré |
Logistique | système diversifié mais dépendant de flux internationaux | modéré |
Institutionnel | fortes capacités publiques et industrielles | plutôt faible |
Écologique | pression climatique croissante | élevé à long terme |
Temporel | transformation gigantesque à conduire rapidement | élevé |
Politique/social | acceptabilité et répartition des coûts déterminantes | modéré à élevé |
Complexité | systèmes sophistiqués et coûteux à maintenir | croissant |
Systémique | forte interdépendance des infrastructures | élevé |
Stratégique | infrastructures énergétiques devenues des objectifs potentiels | élevé |
Informationnel | dépendance croissante de la société au numérique | élevé |
Ma conclusion n’est donc absolument pas que la France est au bord d’un effondrement énergétique. Elle est plutôt celle-ci :
La France possède d’excellents atouts énergétiques mais sa principale vulnérabilité vient désormais de la combinaison entre dépendances extérieures, rapidité nécessaire de la transition et complexité croissante d’un système électrique et numérique très interconnecté.
Pourquoi je pense que nous pouvons réussir
Après ce long inventaire, on pourrait facilement basculer dans le catastrophisme. Ce serait une erreur. Pour la première fois dans cette étude, je vais donc assumer davantage une proposition personnelle. Je ne prétends pas qu’elle soit la seule possible. Mais plusieurs évolutions récentes me donnent une raison sérieuse d’être optimiste.
4.1. Première priorité : sortir des combustibles fossiles plutôt que rechercher une nouvelle dépendance fossile
À l’été 2026, le détroit d’Ormuz fournit une démonstration presque caricaturale de la vulnérabilité d’une économie dépendante du pétrole. Le conflit entre les États-Unis et l’Iran a profondément perturbé le trafic et les exportations du Golfe. Fin août 2026, les flux restent très inférieurs à leurs niveaux d’avant conflit et le Brent se situe autour de 90 dollars le baril contre environ 70 dollars en moyenne en 2025.
La guerre russo-ukrainienne avait déjà montré la fragilité des dépendances européennes au gaz russe.
Je ne vois donc pas dans le pétrole ou le gaz une base raisonnable pour sécuriser notre avenir énergétique.
Ils présentent trois défauts simultanés et majeurs :
ils modifient le climat ;
nous en importons une part considérable ;
chaque unité consommée doit être immédiatement remplacée par une nouvelle unité importée.
Cette dernière caractéristique me paraît sous-estimée.
4.2. Toutes les dépendances ne se valent pas
Importer un panneau solaire chinois et importer du pétrole par Ormuz constituent deux dépendances. Mais elles sont profondément différentes.
Le pétrole est une dépendance de flux. Je consomme mon litre. Il disparaît. Je dois en acheter un autre. Puis un autre. Puis encore un autre. Pendant toute la durée de vie de mon véhicule.
Le panneau photovoltaïque est une dépendance de capital. Je l’achète une fois. Puis il produit de l’électricité pendant plusieurs décennies.
Une batterie devra être renouvelée plus rapidement mais, là encore, nous parlons d’années et non de quelques jours ou semaines.
Cette différence me paraît stratégique. Un embargo pétrolier peut provoquer une crise en quelques semaines. Une interruption des importations de panneaux ralentit d’abord le renouvellement et l’extension du parc existant. Elle laisse donc davantage de temps pour s’adapter.
4.3. Oui, la Chine domine aujourd’hui les chaînes industrielles
Il ne faut surtout pas nier le problème.
L’AIE estime en 2026 que la Chine représente environ 85 % des capacités de production de la chaîne solaire et 80 % de celles de la chaîne lithium-ion, avec des concentrations encore plus élevées pour les wafers photovoltaïques ou les matériaux d’anode.
C’est une vulnérabilité stratégique considérable (dont nous sommes en partie responsables). Mais elle me conduit à une conclusion différente de celle consistant à ralentir la transition. Nous pourrions en quelque sorte appliquer à la Chine la stratégie industrielle qu’elle nous a elle-même appliquée :
Acheter aujourd’hui lorsqu’elle dispose de l’avantage industriel.
Installer rapidement.
Apprendre.
Développer la demande.
Puis reconstruire progressivement les chaînes européennes de production.
L’Union européenne s’est d’ailleurs fixé dans le Net-Zero Industry Act un objectif de capacité manufacturière correspondant à au moins 40 % de ses besoins annuels de déploiement de technologies net-zéro à l’horizon 2030.
Nous savions fabriquer des panneaux.
Nous savons fabriquer et assembler des batteries ; nous devons reconstruire une chaîne de valeur beaucoup plus autonome.
Nous savons produire de l’électronique de puissance.
Il n’existe aucune loi physique disant que ces productions doivent rester chinoises.
Faire du solaire la principale technologie d’accélération
Je ne propose pas un système 100 % solaire. Je crois au contraire à un mix. Mais, parmi les technologies aujourd’hui disponibles, le photovoltaïque possède une propriété exceptionnelle : il peut être déployé pratiquement à toutes les échelles :
Quelques centaines de watts.
Quelques kilowatts.
Quelques centaines de kilowatts.
Quelques mégawatts.
Des centaines de mégawatts.
Le même phénomène physique fonctionne partout. Et son déploiement est très rapide.
En France, 5,9 GW supplémentaires ont été raccordés en 2025, pour atteindre 30,4 GW. La Chine a montré que l’échelle peut devenir considérable. L’Espagne a ajouté 8,8 GW photovoltaïques en une seule année en 2025 et approche désormais 50 GW en intégrant l’autoconsommation.
La technologie existe. L’industrie existe. Le coût a énormément diminué et continue de diminuer. Le temps de déploiement est court.
Dans une transition où le temps est lui-même une variable de risque, c’est un avantage essentiel.
Mais je voudrais changer la logique française : produire partout
C’est ici que ma proposition s’écarte davantage de notre organisation énergétique historique. La France a longtemps pensé l’énergie autour de grandes unités de production : centrale → réseau → consommateur.
Je voudrais ajouter massivement une autre logique : producteur-consommateur-stockeur ↔ réseau.
Mais surtout pas en supprimant le réseau. Au contraire. Une maison équipée de panneaux solaires, d’une batterie et éventuellement d’une voiture électrique doit garder la possibilité de rester connectée à un réseau national très puissant.
L’objectif n’est pas l’autarcie. C’est la quasi-autonomie en fonctionnement normal et l’autonomie dégradée en situation de crise.
6.1. Des millions de petites cellules énergétiques
Une maison.
Une petite entreprise.
Une ferme.
Un commerce.
Une école.
Une mairie.
Un immeuble.
Une zone artisanale.
Chacun pourrait progressivement devenir une petite cellule énergétique comprenant : production solaire + stockage + gestion intelligente + connexion au réseau.
Le changement paraît modeste à l’échelle de chaque bâtiment. Multiplié par plusieurs millions, il ne l’est plus du tout.
L’Australie fournit déjà une démonstration grandeur nature de cette dynamique. Pendant les six premiers mois d’un programme d’aide lancé en juillet 2025, plus de 193 000 batteries domestiques ont été installées, représentant 4,6 GWh de stockage. Le régulateur australien souligne que cela représente davantage de stockage que les douze plus grandes batteries industrielles alors en service sur son marché électrique réunies.
Cette donnée me paraît extraordinaire. Elle montre que : des centaines de milliers de décisions individuelles peuvent construire en quelques mois une infrastructure énergétique nationale.
L’autoproduction possède une dimension que les économistes sous-estiment parfois
Je revendique ici une forme d’irrationalité économique parfaitement assumée. Produire soi-même son électricité est séduisant. Il y a une dimension d’autonomie. Presque une dimension militante.
Je peux parfaitement accepter que mon installation ne soit pas le moyen théoriquement optimal d’obtenir le MWh le moins cher. Si :
je paie moins chaque mois,
je maîtrise une partie de ma production,
je sais qu’elle sera encore là demain,
et je dépends moins d’un système extérieur,
cela peut suffire à mon bonheur. Cette dimension compte.
Les transformations civilisationnelles ne sont pas uniquement déterminées par une feuille Excel. L’adhésion des populations peut modifier profondément la vitesse de diffusion d’une technologie. Et posséder son moyen de production transforme psychologiquement le rapport à l’énergie. Le consommateur devient acteur.
Mais la vraie résilience impose une modification technique
Installer simplement un panneau ne suffit pas. Dans beaucoup de configurations actuelles, une installation photovoltaïque raccordée au réseau s’arrête lorsque le réseau tombe. Ce n’est donc pas une véritable infrastructure de résilience.
Je privilégierais progressivement des architectures permettant :
batterie locale ;
onduleur capable d’îlotage ;
maintien des charges essentielles ;
fonctionnement local indépendant du cloud ;
pilotage manuel possible ;
standards ouverts ;
cybersécurité élevée.
Le système doit être capable de fonctionner :
normalement avec le réseau ;
largement sur sa propre production lorsqu’elle est disponible ;
en mode dégradé lorsque le réseau devient indisponible.
C’est très différent.
Attention au piège du faux système décentralisé
Il existe néanmoins un danger. Nous pourrions installer cinq millions de systèmes solaires différents en apparence mais utilisant :
quelques fabricants d’onduleurs ;
les mêmes logiciels ;
les mêmes clouds ;
les mêmes protocoles ;
les mêmes mécanismes de mise à jour distante.
Nous aurions alors décentralisé physiquement la production tout en maintenant une centralisation informationnelle. Ce serait exactement le type de vulnérabilité systémique que j’ai décrit précédemment. La transition énergétique doit donc inclure une doctrine de résilience numérique : un système physiquement distribué doit également pouvoir fonctionner de manière fonctionnellement distribuée.
Les batteries changent rapidement la question du stockage
Le stockage reste souvent utilisé comme argument contre une montée en puissance du solaire. Le problème existe. Une batterie stocke très bien l’électricité produite à midi pour la restituer le soir. Elle ne transforme pas facilement une production de juillet en consommation de janvier.
Nous devons donc conserver une part :
nucléaire ;
hydraulique ;
éolien ;
interconnexions ;
pilotage de la demande ;
autres moyens de flexibilité.
Mais la vitesse de progression des batteries doit être prise au sérieux.
En 2025, 108 GW de nouvelles capacités de stockage par batteries ont été installés dans le monde, soit 40 % de plus qu’en 2024. La capacité mondiale est désormais onze fois supérieure à celle de 2021.
La France reste très en retard : seulement 1,6 GW de batteries étaient en service fin 2025 et les petites batteries des particuliers et petites entreprises ne représentaient que 140 MW.
Je vois donc moins une impossibilité qu’un gigantesque gisement de progression.
Les véhicules électriques constituent déjà une démonstration
Changer d’énergie pour les transports paraît extraordinairement difficile. Pourtant, plusieurs pays montrent que le basculement peut être très rapide.
En Norvège, environ 97 % des voitures neuves vendues en 2025 étaient électriques.
La Chine est déjà passée à l’étape suivante. En 2025, un camion neuf sur quatre vendu en Chine était électrique et plus de 400 000 camions électriques y ont été vendus.
Le vieux raisonnement : « oui pour les petites voitures, mais cela ne fonctionnera jamais pour les poids lourds » commence donc lui aussi à vieillir. Les autobus urbains sont encore plus avancés dans plusieurs pays. Nous assistons réellement au remplacement d’un vecteur énergétique.
Et cela prouve quelque chose de fondamental : lorsqu’une technologie atteint un niveau suffisant de coût, performance et disponibilité industrielle, un parc de plusieurs millions d’équipements peut basculer beaucoup plus vite que nous ne l’imaginions.
La consommation électrique augmentera probablement (et ce n’est pas grave)
Je ne crois pas à une diminution importante de la consommation électrique. Je crois même qu’elle augmentera.
Véhicules électriques.
Pompes à chaleur.
Industrie.
Datacenters.
Intelligence artificielle.
Ce qui peut diminuer est la consommation énergétique totale. Un moteur électrique transforme beaucoup plus efficacement l’énergie en mouvement qu’un moteur thermique. Une pompe à chaleur fournit plusieurs unités de chaleur pour une unité d’électricité consommée.
Nous pouvons donc consommer davantage d’électricité tout en consommant moins d’énergie primaire et moins de combustibles fossiles. Cette distinction est essentielle.
Les datacenters pourraient même devenir une partie de la solution
La croissance des datacenters inquiète à juste titre. Mais je voudrais renverser le raisonnement. Tous les calculs n’ont pas besoin d’être réalisés exactement au même endroit et exactement à la même seconde.
Une partie peut être :
retardée ;
déplacée ;
adaptée à la disponibilité de l’énergie.
Nous pourrions imaginer davantage de petits ou moyens centres de calcul associés :
à une zone d’activité ;
une ville ;
une production photovoltaïque ;
des batteries ;
éventuellement une récupération de chaleur.
Un excédent local d’électricité pourrait alors devenir du calcul.
C’est une propriété remarquable du numérique : il est souvent beaucoup plus facile de déplacer l’information que de déplacer l’énergie.
Je ne crois évidemment pas à la disparition des grands datacenters. Les très grands calculs nécessitent une concentration importante d’équipements. Je crois plutôt à un système hybride dans lequel une partie de la charge informatique devient volontairement flexible.
Je vais même faire une suggestion issue des modèles de l’économie numérique.
Dans mon livre « Les lunettes de l’économie numérique » je présente la règle #7 qui traite de l’économie quaternaire dont l’application la plus connue est notre box internet (un produit physique est si peu cher qu’on peut l’installer gratuitement et faire payer les services numériques liés).
Il me semble qu’il doit être possible de traiter à la fois notre problème de production d’énergie, de stockage d’énergie, de production de calcul, de réutilisation de la chaleur fatale des datacenters et de résilience avec un modèle économique semblable à la box internet.
À titre de réflexion, il serait utile de réfléchir à un modèle permettant de proposer une box internet / micro-datacenter avec production photovoltaïque et batterie, dont la chaleur fatale serait injectée dans votre chauffe eau (on en a tous) ou votre chauffage l’hiver ou votre piscine, etc.
Le client paierait un abonnement à cette box de nouvelle génération installée chez lui (donc plus d’ordinateur à acheter).
Le modèle reste à affiner, mais il semble tout à fait envisageable pour les sociétés, les immeubles et certaines maisons individuelles. Des idées approchantes sont déjà en test.
Le nucléaire : conserver l’existant aussi longtemps que raisonnablement possible
La France dispose d’un patrimoine exceptionnel. Tant que l’Autorité de sûreté nucléaire estime qu’un réacteur peut fonctionner dans de bonnes conditions de sûreté et que sa prolongation reste économiquement raisonnable, fermer prématurément cette capacité me semblerait difficile à justifier.
Le nucléaire existant fournit précisément plusieurs qualités complémentaires du solaire :
production nocturne ;
production hivernale ;
très faible empreinte carbone ;
puissance importante ;
relative indépendance météorologique.
Je vois donc le parc existant comme un socle permettant justement d’accélérer la transformation du reste du système.
Je suis en revanche beaucoup plus réservé sur une nouvelle génération massive d’EPR
Les EPR peuvent parfaitement produire une excellente électricité bas-carbone. Ma réserve ne porte pas sur la physique nucléaire. Elle porte sur :
le temps de construction ;
le coût financier ;
la complexité industrielle ;
la concentration des capacités ;
la difficulté à répondre rapidement au besoin.
Si nous devons transformer notre système dans les quinze prochaines années, le solaire installé en quelques mois ou quelques années possède évidemment un avantage temporel considérable.
Je conserverais donc une politique nucléaire ambitieuse, mais je préférerais investir fortement dans une autre piste.
Les SMR : une piste très intéressante, mais pas encore une solution garantie
La France possède une longue expérience des petits réacteurs à eau pressurisée grâce à la propulsion navale. Cela ne signifie pas pour autant que nous sachions déjà fabriquer des SMR civils compétitifs en série. C’est une nuance importante.
EDF et NUWARD travaillent actuellement précisément sur ce problème. Le futur SMR français est désormais conçu autour de technologies éprouvées afin de réduire le risque et d’améliorer la constructibilité et la compétitivité.
Le pari intéressant n’est donc pas : « savons-nous faire un petit réacteur nucléaire ? ». La France possède une grande expérience en la matière. C’est : « savons-nous industrialiser un produit nucléaire standardisé, modulaire, reproductible et économiquement compétitif ? ». Cela reste à démontrer. Mais si nous y parvenons, les SMR pourraient remarquablement compléter une architecture énergétique distribuée.
La fusion : préparer l’après-demain sans lui confier demain
Enfin, je pense que la France et l’Europe doivent poursuivre fortement la recherche sur la fusion thermonucléaire.
Une énergie abondante, pilotable et utilisant des combustibles largement disponibles modifierait évidemment profondément notre perspective civilisationnelle. Mais une règle doit être absolue : nous ne devons pas construire notre sécurité énergétique sur une technologie dont la disponibilité industrielle n’est pas encore démontrée.
La fusion doit donc être financée comme une possibilité stratégique majeure pour la seconde moitié du siècle. Pas comme l’excuse permettant de ralentir les solutions qui existent aujourd’hui.
Une architecture énergétique française résiliente
Je résumerais finalement ma proposition ainsi.
Niveau | Production / action |
|---|---|
Maison / petite entreprise | solaire + batterie + véhicule électrique + pilotage + îlotage (+ micro datacenter ? ) |
Immeuble / quartier | autoconsommation collective + stockage mutualisé |
Zone économique / commune | production locale + stockage + flexibilité + petit datacenter éventuel |
Territoire | solaire, éolien, hydraulique, stockage, réseaux |
National | nucléaire existant + hydraulique majeur + grandes EnR + réseau robuste |
Futur | SMR si leur compétitivité industrielle est démontrée |
Long terme | fusion si elle devient réellement industrielle |
L’idée directrice serait : centraliser ce qui gagne réellement à être centralisé ; distribuer ce qui gagne en résilience à être distribué.
Le réseau reste le cœur du système
Une politique massive d’autoproduction ne signifie surtout pas la disparition de RTE ou d’Enedis. Au contraire. Plus les productions deviennent distribuées, plus le réseau devient important :
mutualisation ;
secours ;
répartition des surplus ;
équilibre national ;
échanges européens.
La véritable architecture serait donc un gigantesque réseau maillé reliant des millions de petites unités capables de produire, consommer et stocker. Le réseau ne disparaît pas. Il change de fonction.
D’un simple système distribuant l’électricité depuis les grandes centrales, il devient progressivement une infrastructure de mutualisation entre producteurs-consommateurs.
Et cette architecture répond aussi au risque de guerre
Revenons à la question civilisationnelle. Une infrastructure constituée de quelques dizaines de très grandes unités possède d’immenses avantages économiques et techniques. Elle crée aussi des objectifs particulièrement intéressants pour un adversaire.
À l’inverse, neutraliser durablement :
des millions de panneaux,
des millions de batteries,
des millions de véhicules,
des milliers de micro-réseaux
est autrement plus compliqué. Ce n’est pas l’invulnérabilité. Mais c’est de la résilience.
À une condition essentielle : que les équipements restent utilisables localement lorsque les réseaux numériques ou électriques centraux sont perturbés.
Nous retrouvons donc notre point de départ. La question énergétique n’est pas seulement : combien coûte mon kWh ? Elle est aussi : est-ce que mon système continue à fonctionner lorsque quelque chose va mal ?
Conclusion — Pour la première fois, le défi me semble aussi être une opportunité
L’histoire des civilisations énergétiques pourrait rendre pessimiste. Elle montre des sociétés incapables de maintenir leur approvisionnement. Des ressources surexploitées. Des infrastructures trop complexes. Des civilisations incapables d’adopter à temps une nouvelle technologie. Des empires détruits par des adversaires plus efficaces dans l’utilisation militaire de leurs ressources.
Notre monde ajoute encore des vulnérabilités inédites :
dépendance au numérique ;
interdépendance entre énergie et information ;
cyberattaques ;
infrastructures critiques ;
demain peut-être agents IA autonomes.
Pourtant, je termine cette étude provisoire sur une note beaucoup plus optimiste que je ne l’aurais imaginé en la commençant. Parce que nous disposons déjà d’une grande partie des solutions.
La France possède une électricité très largement bas-carbone.
Le solaire peut être installé rapidement.
Les batteries progressent à une vitesse impressionnante.
Les véhicules électriques montrent qu’un changement massif de technologie est possible.
Les réseaux peuvent être modernisés.
L’efficacité peut limiter l’augmentation de la consommation totale.
Le nucléaire existant peut apporter une base stable pendant la transition.
Les SMR constituent une piste industrielle intéressante.
La fusion reste une option scientifique pour plus tard.
Et, surtout, nous pouvons reconstruire une partie de notre système autour d’une idée radicalement différente : ne plus seulement acheter continuellement de l’énergie mais posséder une partie des moyens qui la produisent.
Cela change beaucoup de choses. Pour le particulier. Pour l’entreprise. Pour le pays.
Acheter du pétrole crée une dépendance qui recommence à chaque plein.
Acheter un panneau crée une capacité de production qui reste sur mon toit pendant des décennies.
Cette distinction entre acheter un flux et posséder un capital énergétique me paraît peut-être être l’une des clés du changement qui arrive.
Notre dépendance à la Chine reste réelle. Mais elle nous laisse du temps. Nous pouvons acheter aujourd’hui les équipements dont nous avons besoin et utiliser les dix ou vingt prochaines années pour reconstruire une capacité industrielle française et européenne.
Nous avons su produire. Nous savons encore produire. Nous pouvons réapprendre à produire davantage.
Le défi énergétique me paraît donc différent de l’image d’un monde condamné à manquer progressivement de ressources. La véritable question devient : sommes-nous capables d’utiliser la fenêtre technologique dont nous disposons pour transformer suffisamment vite notre système énergétique avant que les contraintes climatiques, géopolitiques ou systémiques ne nous imposent cette transformation dans de beaucoup plus mauvaises conditions ?
Je pense que oui.
À condition de ne pas chercher une énergie miraculeuse.
À condition de conserver un mix.
À condition d’accepter de transformer profondément les réseaux.
À condition de reconstruire des capacités industrielles.
À condition de traiter la cybersécurité comme une composante de la politique énergétique.
Et surtout à condition de comprendre qu’un système efficace ne suffit plus.
Il doit aussi être résilient.
L’avenir énergétique français pourrait alors reposer sur une formule finalement assez simple : une électricité abondante et décarbonée, une production beaucoup plus distribuée, des usages massivement électrifiés, un réseau national puissant, des capacités locales de survie et une industrie capable progressivement de fabriquer ce dont elle dépend.
Pour une fois, le défi civilisationnel n’est peut-être pas seulement quelque chose auquel il faut survivre.
Il peut être l’occasion de construire un système meilleur que celui dont nous devons sortir.
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